« La Vérité vous rendra libre »

L’éveil est-il un processus graduel ou y a t-il aussi la possibilité d’un changement soudain et spontané ?

– Q. – Est-ce que l’éveil est un processus progressif comme vous le décrivez souvent ou y a-t-il aussi une sorte de changement soudain qui survient et tel que vous décrivez votre propre éveil qui fut spontané et non pas l’effet d’un processus progressif ?

– E. – Qu’en est-il pour vous jusque-là ?

– Q. – Très progressif.

– E. – C’est très bien ainsi. Une transformation soudaine très radicale est rare. En général, elle se produit quand on est confronté à une souffrance extrême, qu’elle provienne de l’intérieur ou d’une circonstance existentielle, une maladie grave, le fait de tout perdre ou toute sorte de douleur. Il y a alors la possibilité d’un changement soudain très radical, mais pour la plupart des gens, l’éveil est progressif, même avec des allers et retours, des hauts et des bas. L’éveil ne se passe pas nécessairement comme ça. En général, on pourrait presque dire que tout progrès se produit en spirales. On peut rechuter dans des schémas inconscients déclenchés par diverses situations et l’on en ressort dans plus de présence. Mais dans l’ensemble, il y a un accroissement progressif de la présence qui s’écoule dans de plus en plus de domaines de votre vie.

Il peut aussi y avoir parfois comme un choc soudain provoqué par un événement et habituellement, c’est quelque chose qu’on ne considérerait pas comme agréable. Cela peut produire un accès soudain à la conscience et permettre d’atteindre un nouveau niveau. Par exemple, j’ai vu des gens qui avaient pratiqué pendant un certain temps, qui vivaient une croissance lente de la présence mais magnifique à voir. Et subitement, ils ont eu à faire face à une condition physique très éprouvante. Or, elle leur a surtout permis une intensification très rapide de la conscience. Pour certaines personnes, cela provoque à l’inverse une réaction de peur profonde et elles perdent la conscience.

Donc, pour beaucoup d’autres, j’ai observé une intensification de la conscience, en particulier avec le risque de la mort. Subitement, il y a un flux énorme . . . Mais cela ne s’est produit que parce que ces personnes avaient déjà pratiqué, parfois depuis plusieurs années, le fait de vivre dans la conscience. Si une grosse épreuve survient alors, elle peut soudainement produire une énorme intensification et cela peut être la percée ultime si une telle chose existe. En réalité, il n’y a pas de fin à l’approfondissement possible.

Mais soyez content de ce qui se passe pour vous et si autre chose est nécessaire, la vie vous le donnera. La douleur n’est pas autant nécessaire comme enseignant spirituel, ni comme moyen pour briser l’ego, pour quiconque embrasse volontairement la nouvelle conscience qui émerge ou la présence. Mais ceux qui ne le font pas, c’est comme s’ils avaient une coquille autour d’eux et quelque chose à l’intérieur veut se développer, mais ne le peut pas. Cela se heurte à la coquille et cela finit par faire mal. Il y a là de la douleur.

– La coquille égoïque les entoure et pour beaucoup de gens, il y a cette aspiration à l’intérieur, mais les schémas égoïques sont très puissants et ce que la vie a alors tendance à faire, c’est vous frapper avec – je n’ai rien ici… Elle casse la coquille à travers un événement ou un autre, quel qu’il soit. Pour certaines personnes, ce peut être perdre leur travail, leur travail et leur maison. Subitement, votre femme vous quitte. Cela peut être quelque chose de physique. Quoi que ce soit, il y a un choc et ce choc casse la coquille et la lumière peut passer par la fissure.

Au début, la fissure fait mal évidemment. Il y a de la souffrance et puis tout à coup . . . une intensification du sentiment de vie. Et ces gens ont enduré tant de choses au cours des années. La vie, l’univers, le destin – appelez ça comme vous voulez – les a confrontés à un coup dur et rétrospectivement, ils disent : « Ce fut la meilleure chose qui ait pu m’arriver ». Beaucoup de gens m’ont dit : « Je ne serais pas ici en train de vous parler si cela ne m’était pas arrivé ». Et je suis sûr qu’il y a des gens ici qui pourraient dire la même chose. Je sais que je pourrais le dire aussi. Sans la souffrance intense, je ne serais pas ici.

Donc, il y a toujours la grâce dissimulée derrière ces circonstances apparemment négatives. Pour beaucoup de gens, dans la situation actuelle, dans la situation économique actuelle, des choses de ce genre se produisent. Si vous écoutez les informations, tout ce qui arrive est considéré en général comme extrêmement négatif, mais toutes ces épreuves sont potentiellement des expériences d’éveil. Quand tout est en parfaite sécurité pour vous dans la vie, l’ego proclame : « N’est-ce pas fantastique ? J’ai un travail, la sécurité de l’emploi puisque j’ai un contrat qui est permanent.

Il en a toujours été ainsi, surtout au Japon. Au Japon, dans une certaine mesure même en Occident, une fois que vous aviez un travail, vous saviez que c’était pour toute votre vie. L’entreprise s’occupait de vous jusqu’à votre tombe. Et vous vous identiifiez avec l’entreprise. Elle créait le sentiment de qui vous étiez. Mais tout cela ne marche plus, ni même au Japon. La peur survient alors à cause du manque de sécurité. L’ego réclame de la sécurité : « Ce serait bien si j’avais la sécurité. Je n’aurais plus besoin de m’inquiéter à propos de mon travail et je pourrais continuer de m’éveiller, d’être présent.

Eh bien non, vous vous endormiriez. Avec 100 % de sécurité, à moins que d’autres faits entrent en jeu, presque tout le monde s’endormirait : un bon revenu mensuel pendant 10, 20 ans, un plan de retraite, une assurance-vie, une maison de retraite qui m’attend en Floride, tout est tracé d’avance, rien ne peut aller de travers. De toute façon, la vie n’est pas comme ça. Et même si elle était comme ça sur les plans financier et professionnel, vous auriez toujours à faire face à l’insécurité de votre véhicule physique et avec les gens dans votre entourage. Qui sait ce qu’ils peuvent faire ? Vos enfants, votre femme, qui sait ce qui peut se passer là ? Il y a de l’insécurité en conduisant votre voiture, qui sait ce qui peut arriver ?

C’est une chose magnifique que de vivre avec l’insécurité ou l’incertitude concernant ce qui peut vous arriver et de l’embrasser vraiment, plutôt que d’éprouver : « Hou, je ne sais pas ce qui va m’arriver », éprouver cette incertitude. Abandonnez-vous à cette incertitude ou cette insécurité, parce que c’est la vie. En réalité, la vie s’écoule de façon plus puissante dans votre existence quand il y a de l’incertitude. C’est pourquoi les gens connaissent une transformation intérieure lorsqu’ils font un grand voyage où chaque instant est incertain. Chaque moment est également dangereux. On ne sait pas ce qui peut arriver d’un instant à l’autre.

Le voyage est comme une métaphore pour la vie, mais l’essence de chaque voyage est l’incertitude quant à ce qui peut se passer le lendemain, là où vous serez, ce que sera l’étape suivante, sauf si c’est un voyage organisé où tout est programmé. Le bus vous prendra à 10 h 55 et vous aurez quitté votre hôtel à 10 h 30. Le repas sera à telle heure. Bon, si vous êtes assez chanceux, il y aura tout de même quelque chose qui ira de travers. Vous pourrez alors faire l’expérience de la vie et c’est là où la transformation devient possible.

Or, nier tout le temps l’incertitude – « Je veux être certain » – c’est comme fermer la valve par laquelle la vie passe avec la possibilité d’une transformation. C’est pourquoi, traditionnellement, l’idée du pèlerinage dans toutes les cultures est importante. Elle a été perdue en Occident. Vous faites un long voyage. Habituellement, vous avez une destination précise. En Europe au Moyen-Âge, on allait à Rome. C’était très dangereux d’aller jusqu’à Rome à partir du Nord de l’Europe. Cela prenait des mois et des mois. Qui sait ce qui peut se passer ? Pour aller à Saint-Jacques-de-Compostelle ou je ne sais où encore, vous suivez les chemins où passent les pèlerins.

Tout cela était très dangereux et le but réel derrière la démarche n’était pas l’arrivée. C’était l’incertitude même du voyage qui a un effet transformationnel. Les gens le savaient peut-être intuitivement et leur pèlerinage les transformait. De nos jours, les rares personnes qui vont encore en pèlerinage prennent l’avion et l’avion atterrit à Lourdes où je ne sais où et ils reviennent en avion. En fait, ce n’est pas un pèlerinage.

Donc, embrassez l’incertitude de la vie, vivez avec et commencez à l’aimer, en ne sachant pas ce qui va se passer, parce que toute votre créativité est étouffée par une sécurité excessive. N’est-ce pas étonnant ? Regardez la vie des artistes et des grands écrivains, la plupart d’entre eux (il peut y avoir des exceptions) n’ont pas eu des revenus sûrs. Quelques-uns oui, mais beaucoup devaient lutter continuellement. Leur survie était incertaine. C’est donc là où vous êtes en vie et où l’éveil devient possible.

J’ai connu un moine bouddhiste il y a des années qui m’a raconté que son maître dans le monastère en Thaïlande, bien qu’il fût occidental, lui dit quand il pensa qu’il était prêt : « Voici un billet d’avion, tu vas aller à Calcutta et à Calcutta, tu te débrouilleras tout seul, sans argent ». Ils n’étaient même pas autorisés à toucher l’argent. « Sans argent, sans contacts, rien ». Il prit son billet et alla à Calcutta. Il quitta l’avion. Il le fit. Il se tint à un coin de rue avec sa coupe de mendiant.

Bon, il avait de la chance, parce qu’il était occidental, vêtu comme un moine bouddhiste et ainsi, les gens le remarquaient. Il était également grand et de belle apparence. Or, aller dans un endroit comme Calcutta, c’est très chaotique et vous êtes en concurrence avec un million de mendiants. Cela a marché. Il était invité par des gens. Tout alla très bien. Au début, il y a eu de la peur, sa pratique consistant justement à aller au-delà de la peur, à embrasser l’incertitude. C’est magnifique !

Donc, ce que le monde considère comme négatif ne l’est pas nécessairement. N’y croyez pas toujours, quand vous écoutez les médias et tout ça. Il y a toujours un autre côté à toute chose et les difficultés qui sont vécues collectivement ces temps-ci représentent également une ouverture à l’éveil pour beaucoup de gens.

Merci.

Comment répond une personne consciente comparativement à une réponse égoïque?

– Q. – Bonjour Eckhart. Une partie de ma question a déjà trouvé sa réponse avec votre réponse à la précédente, mais voici ma question : dans Nouvelle Terre, vous donnez l’exemple de Hakuin, un maître zen, accusé à tort et dont la seule réponse fut « Ah, bon ? ». Je me demande si vous pourriez nous donner d’autres exemples de réponses d’une personne consciente face à une telle situation et de réponses de l’ego dans la même situation.

– E. – Eh bien, il est facile d’imaginer celle de l’ego, non ? C’est une histoire avec un maître zen japonais qu’on racontait à une époque, juste pour vous la rappeler brièvement : il était très réputé dans la ville où il vivait et il fut accusé par la fille d’un voisin, fille âgée de 16 ou 17 ans, d’être le père de l’enfant qu’elle portait. C’est ce qu’elle raconta à ses parents. Ils se mirent en colère, le racontèrent à tout le monde et se précipitèrent chez le maître zen : « Notre fille nous a dit que vous avez eu un rapport sexuel avec elle et elle est enceinte ». Il écouta et dit : « Ah, bon ? »

« Oui, c’est vous le père ! Elle nous l’a dit. »

– « Ah, bon ? »

Ainsi, il perdit évidemment sa réputation. Plus personne ne vint le voir. Cela ne le perturba pas. Il était indépendant, présent. Il était la présence. Le bébé naquit et les parents de la jeune fille lui amenèrent : « C’est à vous de vous occuper du bébé. C’est le vôtre. Nous n’en voulons pas. »

– « Ah, bon ? »

Ils lui laissèrent le bébé. Il s’en occupa et le nourrit. Plus personne ne venait le voir puisqu’il avait perdu sa réputation. Un an plus tard, la jeune fille avait mûri un peu et elle confia à ses parents que le maître zen n’était pas le père et que c’était le garçon qui travaillait chez le boucher un peu plus loin. Et les parents retournèrent auprès du maître zen : « Nous sommes complètement désolés, nous vous avons accusé à tort. Notre fille vient de nous dire que vous n’êtes pas le père ! »

– « Ah, bon ? »

– Et il leur rendit le bébé. Le bébé eut un très bon démarrage dans la vie !

L’histoire est censée montrer la non-réaction absolue, une forme extrême de non-réaction. Ce n’est pas impossible et il y a un pouvoir qui est contenu là, le pouvoir en faveur du bien. Cette situation qui aurait été potentiellement horrible, désastreuse, dramatique pour n’importe qui, même avec le plus petit ego, devient quelque chose de bon grâce à la non-réaction. Le bébé a eu droit à un an auprès du maître zen, la première année de sa vie. Ensuite, les gens revinrent le voir. Vous pouvez voir comment la non-réaction transforme une catastrophe potentiellement dramatique en quelque chose de bon.

Votre question est double. Vous demandez comment l’ego aurait réagi. Je n’ai pas besoin de dire grand-chose à ce sujet. Vous pouvez imaginer ce qu’un ego aurait dit : « Oh, vous m’accusez, votre fille est mauvaise ! C’est une garce ! » Et les parents ne sont pas mieux. Et vous racontez ça à tout le monde. Vous prenez le téléphone : « Tu sais ce qu’ils m’ont fait ? ». Toutes sortes de choses. Vous en parlez à tout le monde. L’affaire grossit de plus en plus. Vous donnez des interviews. Et bien entendu, vous êtes victime, vous devenez la victime. C’est le point principal. Votre entité en tant que victime se renforce de plus en plus.

Et vous êtes en colère. Et comme l’indique Un cours en miracles, la colère est destinée à rendre l’autre coupable. C’est l’énergie derrière la colère. Avec ça, vous avez un énorme drame. Vous avez de quoi développer, de quoi en faire une pièce, un film : ce qui est arrivé au maître zen avec un titre accrocheur : Le bébé zen par exemple. On ne pourrait pas faire un film à partir de ce qui s’est réellement passé dans cette histoire, parce que personne n’irait le voir. Il n’y a pas de drame ici. Il ne s’est rien passé. Il est juste resté assis là. Si vous écriviez le scénario, les producteurs hollywoodiens ne le financeraient pas. Il pourrait être très bien, évidemment très court…

Maintenant, toujours en étant présent, la façon dont le maître zen a vécu la situation n’est évidemment pas la seule possible. Il y a beaucoup d’autres manières possibles de vivre cette situation en demeurant présent. Par exemple, vous pourriez dire : « Ah, bon ? J’aimerais bien qu’on fasse un test ADN ». C’est une position pratique. Vous pouvez toujours vous positionner de façon pratique.

Vous n’êtes pas condamné à l’inactivité sous prétexte que vous êtes présent. En fait, si une action est possible, vous le faites. Vous pourriez même affirmer clairement que ce n’est pas le cas, que vous n’êtes pas le père. Mais vous ne vous positionnez pas en tant que victime. Vous pouvez simplement affirmer la vérité : « Voici ce qu’il en est ». Le point important est qu’il n’y a plus l’inconscience qui vous ferait vous positionner en victime. Cela n’arrive plus. Et vous n’imposez pas des projections sur autrui, ni aucun jugement catégorique.

Concernant la jeune fille de 17 ans qui n’est pas assez mûre pour dire la vérité, vous n’avez pas besoin de dire qu’elle est mauvaise, que c’est une manipulatrice ou je ne sais quoi, tout ce que l’ego peut dire. Non, vous affirmez simplement que ça n’est pas le cas – c’est très bien – ou tout autre chose qui peut jaillir de la présence, mais il n’y a jamais d’agression, de projection, de jugement, parce que vous voyez clairement qu’elle a fait ça par manque de conscience. Quel jugement pourriez-vous avoir ? Il n’y a qu’un manque de conscience. Le constat de ce manque de conscience n’est pas un jugement, mais si vous en faites quelque chose de mal en l’autre personne, c’est un jugement.

Il y a donc toutes sortes de façons de faire avec ce genre de choses tout en demeurant présent. L’histoire nous donne la façon la plus extrême pour nous apprendre ainsi, nous montrer ce qui est possible. Quelle belle histoire ! On pourrait y voir deux histoires. Cela pourrait être une idée pour un auteur de fictions, ici, vous. Il y a l’histoire de quelqu’un qui gère quelque chose de façon consciente et vous avez la même histoire vécue dans l’inconscience et la dramatisation. C’est très intéressant.

Donc, la prochaine fois, si quelque chose nous arrive, ne nous positionnons pas en tant que victimes. Ne devenons pas des victimes. Ne faisons pas des autres des coupables, ne les traitons pas de mauvais, ni de malfaisants. Les deux vont ensemble. Ce sont de beaux défis, n’est-ce pas ?

Merci.

 

La Vérité vous rendra libre

L’un des enseignements les plus importants du zen revient à nous libérer de la réaction et à juste incarner la présence absolue. Il y a en cela une grande simplicité. C’est un enseignement très puissant incarné par les maîtres zen qui sont généralement dépeints comme plutôt farouches. Quand on voit des dessins de maîtres zens, ils ont l’air plutôt féroce. . . mais si ce sont de bons dessins et si on les regarde de près, si ce sont de véritables oeuvres d’art, on peut voir sous l’aspect farouche qu’il y a la compassion et la douceur. La « férocité » n’est là que pour transpercer le mental et l’ego des gens.

Il y a de nombreuses années, j’ai parlé à un moine zen. C’était environ deux ou trois ans après que j’aie traversé cet éveil et j’étais en visite dans un monastère. Il me dit que le zen concernait le non-penser. Ce fut pour moi un grand enseignement, parce que je me rendis alors compte pourquoi j’avais tellement été en paix les deux dernières années : il n’y avait plus beaucoup de « penser » dans ma tête, encore un peu, juste le nécessaire, mais assurément plus le penser qui me rendait malheureux, qui avait été mon penser habituel, ce penser qui me rendait tout le temps malheureux.

Je ne savais pas que mon penser était en cause. Je pensais que c’était quelque chose qui avait à voir avec ma vie : « Je suis malheureux à cause de ma vie misérable ». Et c’était quoi ma vie misérable ? Ma vie misérable était une pensée dans ma tête. C’était ça ma vie. Il n’y avait extérieurement aucun problème dans ma vie. Certes, je n’avais pas d’argent, je vivais dans une petite pièce à Londres, cette sorte de chambre meublée unique dans laquelle on cuisine, dans laquelle on fait tout. On partageait la salle de bains avec 7 ou 8 personnes. Il fallait faire la queue aux toilettes, j’étais constipé à cause de ça et beaucoup d’autres choses, des petits soucis, mais dans l’ensemble, cela allait bien.

Or, le problème était la souffrance dans ma tête. C’était mes pensées : l’angoisse ; ce qui allait m’arriver ; est-ce que je vais m’en sortir ? l’angoisse ; toutes les opinions sur ma vie ; combien tout est horrible… Des pensées ! Et une nuit, les pensées se sont évanouies en quelque sorte. Et je me suis réveillé le lendemain matin dans la même pièce affreuse qui n’était plus du tout affreuse, dans la même vie atroce qui n’était plus du tout atroce, parce que l’atrocité était une pensée et le reste était la vie. Je me suis donc réveillé et tout était bien, magnifique : il n’y a pas de problème dans cette pièce ; attendre son tour aux toilettes n’est en rien un problème, il s’agit juste d’attendre.

Mais je ne me rendais pas compte d’où provenait cette paix. Je ne savais pas et j’ai voulu aller voir des enseignants et les questionner. J’ai fini par rencontrer ce moine zen. Je ne me rappelle même pas comment il s’appelait. Et il me dit : « En réalité, le zen concerne le non-penser ». Ce fut pour moi un grand enseignement, parce qu’ainsi, je me suis tout à coup rendu compte pourquoi j’avais été en paix les deux dernières années. Ce qui est étrange, c’est que je ne savais pas que je ne pensais plus. Simplement, je ne pensais plus autant. Et je vivais le non-penser comme étant la paix. Je l’appelais donc la paix.

En rencontrant ce moine, j’ai compris que j’étais en paix, parce que mon mental n’était plus aussi actif. La voix dans la tête n’est plus aussi bavarde et ce qu’elle dit encore n’est pas très important et la voix ne me rend plus malheureux avec le peu qu’elle continue de dire. Elle dit simplement quelques trucs, par exemple : « Oh, comme c’est charmant ! » Elle ne vous rend pas malheureux. C’est une grande étape franchie quand la voix dans la tête perd son pouvoir de vous rendre malheureux . . . C’est la fin de la souffrance, parce que toute la souffrance provient en fait de la voix dans la tête. Elle vous dit quelque chose et vous y croyez.

Et quand cela s’en va, vous regardez autour de vous et vous vous dites : « Il n’y a pas de souffrance dans cette table, ni dans cette fleur, ni dans l’air que je respire, ni dans la rue que je regarde, ni dans l’arbre, ni dans la tasse de thé… Il n’y a pas de souffrance là, nulle part. Ce n’était qu’ici, mais je ne le savais pas. Comme ce n’était pas ici, cela devait être quelque part ailleurs. C’est donc l’éveil, qu’il se produise graduellement, comme pour beaucoup d’entre vous alors que vous êtes assis ici, ou de façon soudaine à travers un gros coup sur la tête qui flanque les pensées hors de vous . . .

Non seulement cela ne vous rend pas stupides, mais vous devenez plus intelligents quand le penser excessif disparaît. Vous pourriez penser ou le mental pourrait penser : « Oh, je vais devenir stupide, parce que je ne saurai plus rien ». Vous n’avez pas besoin de savoir beaucoup des choses que vous pensez avoir besoin de savoir, par exemple concernant les autres. Vous n’avez pas besoin de vous faire une opinion ferme sur qui ils sont, parce qu’alors, vous les gelez, les figez. Ils restent gelés dans des structures conceptuelles dans votre tête. Vous faites ça aux autres, c’est presque un acte de violence. Vous les gelez, voici comment ils sont. Juste quelques concepts et jugements et vous avez marqué toute la personne : voilà, c’est elle ! C’est terrible de faire ça à quelqu’un, mais c’est évidemment inconscient.

Et voici que vous ne faites plus ça aux autres : oh, cela n’améliore-t-il pas les relations avec autrui ? Et vous ne vous le faites plus non plus ! Quiconque le fait à autrui le fait à lui-même également. Il y a tout un paquet de pensées sur ce que l’on est soi-même. Non, ce n’est pas qui vous êtes. Vous êtes infiniment plus profonds et plus grands que tout cela. C’est absurde. Donc, relâchons les opinions à notre sujet et au sujet d’autrui. C’est alors que la vie circule magnifiquement dans les relations. Le flux de la vie en vous-mêmes. Vous permettez aux autres d’être libres et vous vous libérez vous-mêmes, vous vous sentez libres à l’intérieur.

Ce moine m’a donc permis la reconnaissance de la raison pour laquelle j’avais été si paisible durant les deux années précédentes. Le penser. Et quand, plus tard, les gens se sont mis à me poser des questions, j’ai commencé doucement à mentionner la voix dans la tête. Je ne sais pas quand je l’ai dit à quelqu’un pour la première fois et ils répondaient : « Quoi ? Je ne suis pas fou ! ». Et je disais alors : « Mais si, vous l’êtes, comme tout le monde et comme je l’étais également ! »

Et c’est bien sûr la raison pour laquelle très peu de gens comprennent le zen. En fait, on ne peut pas le comprendre de façon conceptuelle. Il y a cette histoire zen célèbre – je ne sais pas si elle est célèbre – où le maître demande à son disciple, à la manière zen pour le surprendre : « Est-ce que tu comprends le zen ? ». « Non, je ne le comprends pas », répond le disciple et le maître de renchérir : « Moi non plus ! ». Et la différence entre le disciple et le maître : le disciple ne comprend pas, mais il pense qu’il devrait comprendre et le maître qui ne comprend pas non plus accepte complètement de ne pas comprendre. C’est le niveau plus profond. Le besoin de comprendre conceptuellement l’a quitté. Il est enraciné dans l’être et la présence. Et le disciple est là : « Je devrais comprendre, il faut que je comprenne ! ».

Et ce n’est pas seulement le zen, parce qu’il s’agit de vous-mêmes. Vous n’avez pas besoin de vous comprendre vous-mêmes, de comprendre qui vous êtes. Beaucoup de gens essaient de comprendre quelque chose à propos d’eux-mêmes, d’avoir une réponse ultime à la question concernant « qui je suis » ou « ce qui ne va pas chez moi ». Beaucoup ont cette impression persistante que quelque chose ne va pas chez eux. Beaucoup croient être un problème à résoudre, un problème ambulant à résoudre. Vous allez voir un psychiatre et lui dites : « Pouvez-vous résoudre le problème que je suis ? ».

Donc, trouver une conclusion définitive vous concernant, concernant « moi », vous ne le pouvez pas, parce que vous êtes bien trop vaste et profond pour être encapsulé dans quelques pensées, aussi complexes qu’elles puissent être. Ce n’est pas qui vous êtes. Autrement dit, laissez tomber le besoin de vous comprendre vous-mêmes. C’est de la même importance que si vous voulez comprendre le zen, parce qu’au bout du compte, l’essence du zen est vous. Si c’était un sujet en dehors de vous, ça n’aurait aucun intérêt. Si le zen était un sujet à étudier en dehors de vous, où serait l’intérêt ? Or, le zen est juste une manière d’approcher la réalité de qui vous êtes.

Donc, pour comprendre le zen ou, pour mieux dire, pour relâcher le besoin de comprendre le zen, il s’agit en réalité de renoncer au besoin de comprendre qui l’on est. On entre alors plus profondément dans une intelligence qui n’a pas besoin d’être conceptualisée avec des pensées. On est alors enraciné dans cette intelligence plus vaste. On ne devient pas stupide, on devient véritablement intelligent pour la première fois. On est enraciné dans cette profonde intelligence, là où se trouvent la créativité, le sentiment de vie, la fraîcheur, la joie… Et l’on est là, parce qu’on n’a plus besoin d’avoir une opinion à son sujet, votre identité provenant autrement de pensées dans votre tête.

Et vous demandez aussi à d’autres : « Qu’est-ce que tu penses de moi ? ». Je ne veux pas savoir ce que vous pensez de moi, ce ne sont justement que des pensées. Je ne pense même pas moi-même quoi que ce soit de moi et je n’ai donc pas besoin de savoir ce que pensent les autres. Ce ne sont que des pensées. Certains disent « c’est le plus grand enseignant de tous les temps » et d’autres. Certains diront encore « il raconte des histoires » et d’autres « il est d’une grande sagesse ». Ce ne sont que des pensées.

Donc, il s’agit d’abandonner le besoin de vous comprendre vous-mêmes. C’est ainsi que vous pouvez être vous-mêmes. Retirez le sentiment de votre identité, de qui vous êtes, de ce niveau plus profond qui n’est pas conceptualisé, le sentiment de vie, la paix vivante. Et vous vivez en tant que cela et non pas en tant que l’identité conceptualisée dans la tête qui est le malheureux « moi » que l’on transporte avec soi, dans la tête, l’identité conceptualisée. Et ce n’est jamais assez. Il y a toujours quelque chose qui manque. Il y a toujours le besoin de plus de ceci, de plus de cela, la confirmation que « j’existe », que « je suis assez bon ». « Je vous en prie, dites-moi que je suis assez bon ! »

C’est alors un éveil étonnant : il n’y a pas de problèmes. Vous n’avez pas de problèmes, à moins que vous alliez ici et que vous les recherchiez. Il n’y a que la situation du moment présent, la seule chose dont vous ayez à vous occuper. Il n’y a pas de problèmes dans le moment présent. À chaque instant, vous pouvez le vérifier et vous demander s’il y a vraiment un problème dans votre vie. Il y a toujours la simplicité de l’instant présent, juste ça. Il vous faut être vigilants pour voir s’il y a un problème : pas vraiment, pas dans l’instant !

Et bien sûr, le mental revient à la charge et déclare : « Oui, mais tu vas avoir un problème demain matin ! ». Eh bien, le lendemain matin, il vous faut vous reposer la question : « Y a-t-il un problème dans l’instant ? ». Non, pas dans l’instant, parce que l’instant est bien trop court pour contenir un problème. Il est seulement ce qu’est la situation dans l’instant. Pour voir un problème, il vous faut retourner dans le mental où subitement, vous allez . . . le passé et le futur.

C’est quoi l’image d’Atlas, l’homme qui porte le globe, la terre sur ses épaules ? . . . « Oh, c’est insupportable ! La vie, je ne peux plus supporter la vie. Je ne peux pas la supporter ». Ce n’est pas la vie que vous ne pouvez pas supporter, ce sont tous ces trucs dans votre tête ! La vérité est libératrice. Elle est un allègement. Qui a dit ça ? Oh, oui, « La vérité vous affranchira ». Ah, non, ce n’est pas complet : « Connais la vérité et la vérité t’affranchira ». La vérité en soi, c’est très bien, mais il s’agit de la connaître, autrement dit de la réaliser en soi-même. « Connais la vérité », c’est la vérité de qui vous êtes et « la vérité t’affranchira ». Cela a 2000 ans, au cas où vous n’avez pas lu le Nouveau-Testament.

Merci.

Traduction Robert Geoffroy, vidéo visible sur http://blogbug.filialise.com

 

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